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10 ans ! - Dame2Pique

10 ans !

jeudi 11 juin 2020
par  Dame2Pique

Il y a 10 ans jour pour jour je gagnais mon titre de championne du monde de poker.

A l’époque où j’ai remporté ce tournoi j’étais le 5ème bracelet français à obtenir le Graal. La France aujourd’hui totalise une petite vingtaine de champions du monde et je reste la seule représentante de la gente féminine.
Ce tournoi à 1054 participants, je m’en rappelle comme si c’était hier...

...Les premiers instants où j’étais congelée par la clim zélée des salles immenses du Rio, mes errances à chercher des chaussettes dans les magasins autour pendant la pause, le bruit des jetons, un véritable vacarme puisque nous sommes près de 8000 dans la salle, un mélange de peur, d’excitation, d’adrénaline intense.
Ce tournoi, je n’en ai pas peur, ce monde, non plus, au contraire, cela motive ma soif de vaincre. J’ai remporté quelques places récentes qui me donnent confiance en mon jeu, en moi, je me sens à ma place, posée, concentrée.
D’autres viennent en dilettante, ou au contraire jouent leurs vies ? J’essaie d’être équilibrée, de mesurer la chance que j’ai et aussi de peser ce que j’ai laissé pour être là. Je veux optimiser cet instant, à tout niveau.
Je suis une joueuse passionnée et les WSOP (Championnats du monde de poker- Las Vegas), c’est l’occasion de se mesurer aux plus grands joueurs du monde. Je trépigne de voir le jeu américain, pionnier du poker, rôdé, plus conservateur que celui que je connais, plus sage, plus "carré". Et... Ça tombe bien car je ne suis pas carrée, et tel un pokemon feu contre un pokemon eau, je suis justement la joueuse agressive qui arrive en terrain non conquis pleine d’espoir. Il faut imaginer un footballer italien challenger contre un vieux défenseur allemand ; (enfin, je suppose ! Pardon pour la référence je suis nulle en foot en plus !)

Le premier jour, J’ai donc un plan, qui peut bien sûr complètement se fracasser si le hasard joue trop contre moi en début de tournoi mais qui peut faire très mal s’il passe ce cap fatidique ! Et puis, au moins j’ai un plan :D
Je sais donc que les américaines que je vais rencontrer jouent de manière sérieuse, voire studieuse ; point fort les règles du jeu, les maths, point faible la créativité ! La prévisibilité ! Je vais donc jouer à l’inverse de leurs jeux moyens, c’est à dire prendre des risques, les surprendre, jouer ’hors des clous’, ’out of the box’, les pousser aux décisions difficiles, les projeter hors de leurs zones de conforts. Comment vont-elles faire maintenant ? L’adaptation n’est pas forcément dans les livres...
La personne aguerrie peut se dire "mais elle fait n’importe quoi !" mais elle ne saura quand même pas comment répondre, et c’est ça l’important. Amener ses adversaires dans une impasse. C’est un jeu dangereux, car pour mettre la pression, encore faut-il être armée et mettre beaucoup dans les deals sinon l’aura de peur va se transformer en aura de bouffon en une seconde, et ce, même si on avait travaillé notre réputation depuis 2 jours ! Parce que le poker c’est ça, il ne faut pas se faire prendre... Plus le geste est osé, plus l’ennemi peut le repérer mais s’il ne le fait pas alors...
Alors c’est trop cool !!!
Et là, Vers l’infini et l’au-delà, que peut-il bien nous arriver, qui peut nous stopper ?
On va bien sûr continuer notre stratégie désormais bien rodée, et même galvanisée par les succès récemment acquis on sera bien plus forts, puisque dans un tournoi, plus on reste, plus on élimine de joueurs, plus on a de jetons, donc plus de pression.
C’est pour ça que si ce plan marche au départ, il peut faire mal à la fin :)
Je suis dans cet état d’esprit là quand le photographe officiel choisit de déambuler avec le bracelet/trophée à la main. Les joueurs l’essaient et posent avec, je rétorque en mode bulldozer, qu’il sera à moi bientôt que je n’ai donc pas besoin de l’essayer. Oui cela fait crâneuse, c’est pour dire à quel point mon mental était au plus haut ! Et s’il y a bien un moment où il vaut mieux être confiant c’est celui-là !

Le deuxième jour, où l’étau se resserre et la fatigue augmente,
L’arrivée aux dernières tables, avec des américaines flippantes et une danoise qui sort du lot. Je l’observe un moment, et je vois bien qu’elle aussi. Dans le jargon on dit qu’elle marche sur la table, ce qui est assez parlant... elle piétine ses adversaires. Je ne vais pas changer de costume maintenant, ce serait gâché tout ce travail accompli auprès de mes autres adversaires ! mais je ne peux pas jouer ce petit jeu-là avec elle pour autant. Je vais donc l’ignorer totalement, la laisser faire sa petite vie contre les autres, et devenir opportuniste dès qu’elle aura le dos tourné. Je vais même parfois m’y confronter très peu pour lui rappeler ma présence. Nous acceptons mutuellement de partager le gâteau. Nous aurions aussi pu nous affronter de façon plus brutale et frontale mais sans nous concerter nous avons accepté le règne de l’autre ! Après tout, n’y a t’il pas 8 autres proies plus faciles à cette table, sous notre nez ? Ne vaut-il pas mieux commencer par celles-ci avant de s’attaquer au boss de fin ? Est-ce qu’à deux avec ma meilleure ennemie, nous n’allons pas très vite nous débarrasser des autres et nous propulser de manière plus sûre vers la table finale ?
Je profite de la peur qu’elle envoie pour ajouter la mienne, je bluff beaucoup, farouchement, tout ce qui n’est pas elle. Je la bluffe tellement pas que finalement je peux la bluffer elle aussi, très peu, mais tout de même !
Les autres joueurs se replient dans leurs coquilles, sont assaillis, deviennent peu à peu complètement passifs et impuissants. Ils tombent comme des mouches ! Nous les éliminons un par un, les heures passants. D’autres joueurs arrivent à notre table et subissent le même sort, parfois assez vite parce qu’ils ne savent pas ce qui les attendent.
La nuit tombe, il est 4h du matin je me couche à 8h, le temps de parler, débriefer, compter les moutons et les cartes dans le lit.... pour me lever à midi car c’est enfin le jour de :

La table finale.
Mon amie et teammate Rebecca me booste le moral dans l’ascenseur. J’ai l’impression d’être dans un clip pourri où on avance au ralenti. Nous sommes encore une petite centaine pour 10 places en finale. C’est le moment de tout donner.
Je continue mon plan initial, je joue un jeu très agressif, j’essaie de maintenir une pression constante, de ne pas faire d’erreurs, de ne pas m’emballer ! Ma Danoise, Sidsoel, n’est plus à ma table, mais je la regarde sévir de loin. Le nombre de participants diminue, j’y suis presque !

La table est sous les projecteurs avec des gradins autour. Le clan français est là pour me soutenir, ma team, mon frère, mon père...
La finale commence, il y a 10 000 dollars pour la 10e, et 192 000 dollars pour la première, après ça je ne vais plus regarder les paliers pour essayer de garder la tête froide. Je ne sais donc pas les gains du 4e ou 5e au moment où je joue. Il se passe 3 heures, éternelles... pendant lesquelles je n’ai pas de jeu... du tout... et même si au poker on peut bluffer, la situation ne me le permet pas et je m’efface, complètement désespérée. Bien embêtés à la pause, mes soutiens me disent que j’ai encore des armes pour me battre (= des jetons) mais je commence à m’impatienter... Tellement que je finis par jouer, une main relativement faible et fais donc une erreur en première action. Je le paie mais je ne suis pas éliminée pour autant.
Je me rebooste à la pause d’après, plus question de faire d’erreurs. Je ne supporterai pas que mon élimination soit trop de "ma faute". Je préfère que ce soit à cause du hasard ou que le joueur en face ait super bien joué, mieux que moi, bravo !
Je vais finalement m’accrocher, et mon mental va encore s’améliorer en voyant que même sans jouer, les éliminations s’enchaînent.
Nous ne sommes plus que 6, je recommence à jouer, les cartes et le moral revenus. Bien sûr ma Danoise est toujours là, mais je la connais.
Bientôt nous ne sommes plus que 3.
Une américaine s’interpose entre ma Danoise et moi. J’essaie de lire ses expressions faciales depuis le début de la table finale, mais je lutte ! Cette femme a THE poker face ! En fait, elle est "botoxée", et le clan français (dont mon père) l’appelle "Michael Jackson" depuis les gradins... (au secours...) Quoiqu’il en soit, elle est très difficile à lire, et ça tombe mal car je m’embarque avec elle dans un coup déterminant pour la suite du tournoi. Elle met tous ses jetons sur la table et fait sa plus belle madame Tussaud face. J’attends 8 minutes avant de prendre ma décision, j’essaie de la comprendre, je stresse, je compte mes jetons, je n’y arrive plus, je recompte, quelle tête fait-elle pendant que je compte ? Pas un pli... Je peux m’en sortir si elle ment... mais si elle ment vraiment ! Elle ne respire plus. C’est tellement risqué, mais en même temps si j’ai raison, tellement récompensé..., on dirait une photo !... Je finis par prendre ma décision : Elle bluffe ! Sa poitrine recommence à battre, elle abat ses cartes, révélant un énorme bluff, et je l’élimine en 3ème position, ne faisant plus face qu’à ma Danoise.
Bien sûr on pense que le plus dur reste à venir, vu que ma Danoise, c’est quand même mon boss tant attendu et redouté... Mais je viens d’éliminer la 3ème participante et suis par conséquent plus armée qu’elle ne l’est maintenant (j’ai beaucoup plus de jetons). Je sais qu’elle est forte, tenace, endurante, pas question de la laisser remonter, espérer, quoi que ce soit ! Il faut agir maintenant, en finir.
On la connait l’histoire quand le gars commence à marquer un jeu ou deux alors qu’il s’était pris 6/0 le premier set ! Oui il est dangereux !!!
Ma Danoise pardon, mais tu ne remonteras pas cette corde ! Ma décision est prise, je vais te canarder jusqu’à ce que tu cèdes, et le plus vite sera le mieux.
Criblée de balles, ma Danoise n’a pas refait surface, et a fini 2ème. Oui je sais c’est violent, mais c’est un jeu de rôie !
Je remporte mon titre de championne du monde le 10 juin 2010, contre 1054 participants, au bout de 3 jours (et 12 heures de sommeil).